Prisoners of geograhy : China

Il y a deux siècles Napoléon prophétisait “Quand la Chine s’éveillera, le monde tremblera”. En réalité, la civilisation chinoise avait déjà été plusieurs fois la plus puissante du monde. D’après les travaux de l’économiste Angus Maddison 1 , pendant cinq siècles, du Xe siècle au début du XVe siècle, le revenu par habitant en Chine était supérieur au revenu par habitant en Europe. La Chine générait alors un intense commerce maritime avec ses voisins et attirait les marchands les plus ambitieux, qu’ils soient Arabes, Persans, Asiatiques ou Européens – pensons au mythique Marco Polo. De 1700 à 1820, le PNB chinois croit plus vite qu’en Europe occidentale. Dans le même temps, les chemins de fer américains sont substantiellement l’œuvre de main d’œuvre chinoise émigrée. A la fin du dix-neuvième siècle et au début du vingtième, nombre d’Occidentaux s’effraient du « péril jaune ». Finalement, la submersion que nous connaissons aujourd’hui est définitivement confirmée par Deng Xiaoping, au tournant des années 1980.

Entre occupation du Tibet, répression des mouvements démocratiques, jeux non-coopératifs en mer de Chine orientale et dans le Pacifique, la Chine a souvent mauvaise presse en Occident.

Cependant, pour comprendre la politique de la Chine, il faut en comprendre ses éléments géopolitiques. Cela passe par l’assimilation de deux phénomènes :

  1. Le gigantisme terrestre chinois est inévitable pour protéger le cœur du pays, compris entre Beijing et Shanghai.
  2. La China a tout intérêt à avoir une politique maritime agressive si elle veut protéger son approvisionnement énergétique et son commerce.

Le cœur de la puissance chinoise se situe donc dans la plaine centrale, allant de Beijing à Shanghai. Cette région correspond peu ou prou au bassin du Fleuve jaune, bordé au nord par la Mongolie intérieure et le rude désert de Gobi, à l’ouest par les contreforts du plateau tibétain, à l’est et au sud-est par la mer. Très fertile, elle a permis un essor démographique soutenu. C’est ici que la civilisation chinoise s’est affirmée, qu’elle a inventé le papier et la poudre à canon. Il apparût donc vital de protéger cette région en s’aidant des reliefs, en créant des zones tampons et en contrôlant les points stratégiques alentours. Essentiellement, il s’agissait de repousser les vagues d’invasions mongoles.

Prisoners of geography : China

Alors que la Chine s’ouvrait de plus en plus au commerce avec l’Europe, ce qui enrichit considérablement les villes portuaires, et en premier lieu Shanghai, elle poussait son contrôle toujours plus loin à l’Ouest. Au dix-huitième siècle fut conquis le Xinjiang, immense région dont la superficie dépasse de loin celle de la France, l’Allemagne et du Royaume-Uni combinés, et qui est frontalière de 8 États, dont la Russie, le Kazakhstan, l’Inde, le Pakistan et l’Afghanistan. Contrôler le Xinjiang est vital stratégiquement puisqu’il ouvre également l’accès à la Route de la Soie. Et la Route de la Soie est le seul passage vraiment praticable au sein de l’Asie centrale, cette voie étroite reliant la Chine à l’Orient. Les dirigeants chinois sont d’ailleurs en train de raviver cet axe commercial 2 . Mais le Xinjiang, terre des Ouïgours, n’est pas aisé à contrôler. La population y est turcophone, musulmane et éprise d’autonomie. Les insurrections y sont nombreuses 3 , car les Ouïgours se disent victimes de répression policière et de discrimination religieuse. En 2009, de violents affrontements inter-ethniques ont fait près de 200 morts, ce à quoi les officiels ont réagi par la répression et des investissements massifs. Pour les dirigeants chinois, le jeu en vaut largement la chandelle, au vu de la position stratégique du Xinjiang sur la Route de la Soie. Le pouvoir sait bien que si les résultats économiques ne sont pas au rendez-vous, si le chômage se fait significatif, alors son hégémonie sera largement remise en question par la société civile chinoise.

Prisoners of geography : China
Au sud-ouest, la chaîne de montagnes de l’Himalaya fait office de Grande Muraille Naturelle de Chine. Elle protège efficacement la Chine de l’Inde, et réciproquement. Elle limite également le commerce entre ces deux pays. Clef des relations sino-indiennes, le Tibet. Qui l’occupe prend un ascendant psychologique sur son voisin. Depuis les hauteurs tibétaines, la Chine peut envisager des incursions dans « l’heartland » indien. Si la Chine n’occupait pas le Tibet, l’Inde le ferait, et cela suffit pour que les disciples de Mao se l’arrogent. Surtout, se situent au Tibet les sources de trois des grands fleuves chinois : le Fleuve Jaune, le Yangtze et le Mekong. D’où le surnom du Tibet : « le Château d’eau chinois ». Inutile d’expliquer pourquoi le pouvoir central chinois ne peut se permettre d’envisager que ses approvisionnements en eau soient coupés. Que cela plaise ou non aux Tibétains, les Han ne sont pas prêts de s’en aller. Plusieurs millions de colons chinois y sont installés. Les entreprises chinoises y déversent touristes, qui revitalisent l’économie tibétaine, et biens de consommation. Les conditions de vie se sont beaucoup améliorées. Enfin, prouesse technique, longtemps considérée irréalisable : sous le président Hu Jintao, en 2006, les Han ont réussi à construire une voie ferrée reliant quatre fois par jour, tous les jours, Beijing et Shanghai à Lhassa.

L’agressivité maritime, maintenant.

China 3

Préoccupée par ses immenses surfaces terrestres et par le développement de son trafic fluvial, la Chine ne s’est historiquement pas constituée en tant que grande puissance maritime – mettons les légendaires sept voyages de Zheng He à part. Aujourd’hui, elle cherche à se doter d’une « Blue Water Navy », comme le dit Tim Marshall. Elle devrait mettre à l’eau un troisième porte-avions en 2021. Ses objectifs consistent à la fois à affirmer symboliquement sa puissance – aux yeux, notamment, des Etats-Unis, dont la septième flotte est basée au Japon et dont 40 000 GI résident à Okinawa, en face de la Chine – à étendre ses zones économiques exclusives – d’où le différend avec le Japon pour les îles Senkaku – et surtout à protéger son commerce maritime toujours plus impressionnant. En effet, la quasi-exclusivité de l’énergie importée par la Chine passe par le fameux détroit de Malacca, lequel est cerné – et donc potentiellement verrouillé – par des alliés stratégiques des Etats-Unis : Singapour, la Malaisie, les Philippines, et, dans une moindre mesure, l’Indonésie. Barack Obama n’a pas lésiné sur les opérations de séduction afin d’amener dans le giron américain les nations du sud-est asiatique (voir le fameux « pivot vers l’Asie » 4 ). La Chine veut à tout prix empêcher que ceci arrive, et se retrouver ainsi étranglée.

C’est pour contourner ce détroit que la Chine travaille très sérieusement deux alternatives. D’abord, elle a obtenu une concession de 40 ans sur le port pakistanais en eau profonde de Gwadar, qu’elle relie au sol national en construisant sur 2 600 km de gigantesques pipelines, routes et voies ferrées. Ensuite, comme énoncé précédemment, elle pose les jalons de ce qu’elle appelle la « Nouvelle Route de la Soie » depuis le Xinjiang et à travers toute l’Asie centrale, la reliant au cœur de l’Europe occidentale. La Chine construit également des ports au Kenya, des lignes de chemin de fer en Angola, ou encore un nouveau canal au Nicaragua reliant l’Atlantique au Pacifique afin de concurrencer le canal de Panama.

La marche en avant chinoise est, dès lors, confiante et ne s’embarrasse pas des droits de l’homme. Si la Chine arrive à éviter un conflit avec le Japon et les Etats-Unis et à préserver ses relations commerciales, alors elle sera bientôt la première puissance mondiale.

Sources:

1. Jean-Paul Maréchal J-PM. Angus Maddison, L’économie Chinoise. Une Perspective Historique. Perspectives chinoises; 2009.
2. Usine Nouvelle U. Arrivée du premier train à Londres ayant utilisé la nouvelle route de la soie – Ferroviaire. usinenouvelle.com/. http://www.usinenouvelle.com/article/arrivee-du-premier-train-a-londres-ayant-utilise-la-nouvelle-route-de-la-soie.N484359. Published 7 janvier 2017. Consulté le février 27, 2017.
3. Brice Pedroletti (Pékin, correspondant)    B. La Chine sous le choc après le massacre de la gare de Kunming. Le Monde.fr. http://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2014/03/01/en-chine-des-hommes-armes-de-couteaux-tuent-27-personnes-dans-une-gare_4376156_3216.html. Published 1 mars 2014. Consulté le février 27, 2017.
4. Barack Obama pivote vers l’Asie, malgré l’Ukraine . Le Figaro. http://premium.lefigaro.fr/international/2014/04/22/01003-20140422ARTFIG00334-barack-obama-pivote-vers-l-asie-malgre-l-ukraine.php. Consulté le février 27, 2017.
Article écrit par Sacha Bianovici (Les Fines Bouches)

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